Black girl magic : être femme et Noire dans l’industrie musicale.

Josiane est allée à la rencontre de Aïsha Vertus et Marie-Ange Zibi pour discuter des enjeux qui définissent leur quotidien en tant que femmes noires œuvrant dans l’industrie musicale montréalaise.

Moment photographié par Cassandra Cacheiro.

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En nous rendant ici, nous avons, toutes les trois, vécu une agression verbale à caractère raciste. Nous nous sommes fait traiter de saletés de (sic) nègres, pour être plus précise. J’aimerais vous entendre à chaud sur la manière dont vous vous êtes senties par rapport à cet incident?

A : Moi ma réaction était vraiment très vivante. J’ai crié. Je suis quelqu’un d’impulsif, je ne fige pas. J’avais envie qu’il repasse et de lui dire ma façon de penser. Comme sa façon d’agir à notre égard était violente, ma réaction a été violente aussi. Quand les gens sont racistes envers moi de manière passive, je réagis de façon tranquille et sereine. Mais là, nous étions en train de parler de sujets super positifs et cet homme est venu briser notre vibe, alors j’ai gueulé. Ça m’a fait chier. Le seul côté positif c’est de pouvoir en parler dans l’article. On était sur Saint-Laurent St-Viateur dans le Mile-End et ça nous est arrivé.

M-A : Exactement. Nous étions quatre jeunes femmes, dont trois femmes noires qui marchaient tranquillement dans le Mile-End et nous nous sommes fait attaquer de la sorte. Ma réaction a été de figer. C’est quasi surréaliste, mais en même temps c’est très réel. C’est dans ta face, you know.

A : On est vraiment tannées de ça. Ça m’est souvent arrivé d’essayer de me confier, de dire aux gens que je reçois des insultes racistes et on ne me croit pas. On me répond que voyons, ce n’est pas possible, à Montréal ? Voyons… Es-tu sûre ? Ça m’est arrivé dans une gig récemment. Je mixais avec mes collègues, un africain et un asiatique. Une dame qui est venue devant notre DJ booth et nous a exigé de jouer sa demande spéciale parce qu’elle était Québécoise et que nous n’étions pas Québécois. Elle n’était pas énervée, juste vraiment sûre d’elle. Ma réaction a été de lui dire: “I give you love, because you’re ignorant.”

M-A : C’est hyper violent. Même si son attitude n’était pas agressive, ce qu’elle a dit est déshumanisant. Et par alliance, elle invalide notre existence en tant que personne de couleur.

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PRÉSENTATION

Quels sont vos noms et vos occupations ?

M-A : Je m’appelle Marie-Ange Zibi, je suis attachée de presse chez BonSound, qui est un label de musique montréalais et je suis étudiante au HEC au DESS en gestion des organismes culturels.

A : Je m’appelle Aïsha Vertus, je ne suis pas allée à l’école, alors ça m’a donné la drive de faire plus ce qu’il faut. Des fois, je suis pigiste chez VICE. D’autres fois, je suis DJ un peu partout. Des fois, je programme des salles de spectacles ou des festivals, comme MURAL. Et des fois, je suis la caissière chez Olive et Gourmando.

Qu’est-ce que vous distingue dans la vie en général :

M-A : Je dirais que les gens en général m’aiment bien. Je suis très ouverte et j’aime aller à la rencontre des gens. Je ne suis pas très loud, mais je souris beaucoup, même quand la vie est difficile. C’est juste en moi. J’ai aussi un afro, que je ne porte pas souvent, pour plusieurs raisons. Tout d’abord par inconfort, car il me donne chaud *rires* et aussi parce que je n’ai pas toujours envie d’attirer l’attention sur moi. Il y a certaines personnes qui se donnent un certain pouvoir de toucher ou de t’accoster pour faire des commentaires sur ta coiffure. Je n’ai pas nécessairement envie d’avoir ce genre de conversations là quand je suis dans ma bulle dans le métro le matin. Je sais que ça ne part pas nécessairement d’une mauvaise intention, mais ça demeure intrusif. Mais dans les occasions spéciales, je sors l’afro and I like it !

A : Je suis une personne très loud. Je porte presque toujours un gros chapeau. J’essaie d’embody le Win Butler et la Erykah Badu en moi. C’est ce qui me distingue. Je suis vraiment loud, je parle fort. I’m Black. Il y a aussi des moments où je n’ai pas envie de parler aux gens et ça les déstabilise. Les gens qui me connaissent vraiment bien savent que j’ai un côté très solitaire.

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CARRIÈRE

Aïsha est à la fois devant et derrière la scène, et Marie-Ange est plutôt behind the scenes. Avez-vous déjà été amenées à collaborer ? Si vous aviez l’opportunité, que feriez-vous ?

M-A : Nous n’avons jamais collaboré, mais je suis une fan d’Aïsha depuis 2009. Aïsha avait réalisé un documentaire sur la scène piu piu et elle avait réuni des artistes tels que Kaytranada. Notre premier contact s’est établi à ce moment-là.

A : J’aimerais faire un truc journalistique avec Marie-Ange. Du genre, Chronicles of Black Girls of Montreal. Ou coécrire une web-série avec tous les trucs qu’on aime et qui nous ressemblent !

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INDUSTRIE MUSICALE

Quels seraient les changements à apporter à l’industrie pour qu’elle corresponde plus à la réalité que l’on vit à Montréal ?

A : Nous avons besoin de plus de diversité dans les positions administratives, pas juste sur la scène. Ce sont dans les bureaux que les vrais changements s’opèrent. Quand une personne de couleur ou une femme fait une programmation, les choses sont différentes parce qu’on est conscients de certaines choses. On ne fait pas de la discrimination positive, mais nous sommes sensibles au besoin des gens de voir des trucs qui leur ressemblent.

M-A : Tu as tout dit. Oui, c’est bien beau de proclamer la diversité. Mais, le réel changement se fait en arrière-scène. Les décisions se prennent dans les maisons de disque, dans les grands bureaux. Il faut qu’il y ait des personnes, asiatiques, arabes, autochtones dans ces bureaux. Ce milieu est vraiment homogène.

A : Aussi, où est la place des artistes anglophones de Montréal dans les médias ?

M-A : Ces personnes-là ne se retrouvent pas dans les grands galas.

A : Alors que ce sont eux qui en font le plus. Les plus gros bands de Montréal sont nés dans la communauté anglophone. Ce qui fait que la vibe est aussi bonne à Montréal, c’est notre diversité. Alors ce serait juste nice de redonner à la diversité ce qu’elle donne chaque jour à cette ville en termes de crédibilité.

M-A : La scène anglo est très active et prolifique, mais aucune grande institution ou média traditionnel ne va documenter ça.

: Pourtant, ce sont eux qui se retrouvent dans Pitchfork !

A : On pourrait être la plus belle ville du monde ! Il faut simplement savoir capitaliser sur nos richesses.

Quels artistes underground aimeriez-vous voir recevoir plus de reconnaissance dans les médias ?

A et M-A à l’unisson : OURI !

M-A : Le collectif Moonshine. Ils apportent leur vision, qui est nécessaire dans le paysage culturel montréalais et québécois. Ceux qui savent, savent.

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ÊTRE FEMME ET NOIRE

Comment conjuguez-vous le fait d’être femmes et Noires, dans votre milieu ?

M-A : Je suis dans un milieu très masculin. Il y a très peu de femmes dans le milieu de la musique au Québec. Être une femme, c’est déjà un défi, mais en plus d’être Noire, c’est intense. Je n’ai pas eu de modèles. Il n’y a pas de femmes noires attachées de presse dans le milieu de la musique à Montréal. S’il y en a une, je m’excuse, je ne te connais pas *rires*. Mais je suis pas mal certaine qu’il n’y en a pas. Je suis arrivée dans le milieu un peu comme un cheveu sur la soupe. Ça m’a pris du temps à me faire confiance. J’ai dû la construire moi-même et je suis encore en train de le faire.

A : Mon défi au quotidien est d’avoir chaque jour à prouver ma compétence. J’ai super confiance en moi et je connais ma valeur, mais il y toujours un cis white male qui se demande ce que je fais là et qui essaie de me déstabiliser. Ça devient épuisant.

M-A : Nous sommes trois dans mon équipe. Je crois qu’ailleurs, je ne serais pas restée. Mes deux collègues ont vraiment été des mentors. Ce sont des personnes qui sont à des années-lumière de ma réalité, mais qui ont su me ramener vers eux et me faire sentir que j’avais ma place. Donc, gros shout out à Jérémie et Jane.

J’aimerais vous lire cette citation de Solange Knowles : “Create your own committees, build your own institutions, give your friends awards, award yourself, and be the gold you wanna hold my g’s.” Qu’est-ce que cette citation évoque en vous ?

A: Build your own institutions! C’est tellement ça. Ma mère est allée assister au gala Dynastie et c’était merveilleux parce qu’il n’y avait pas que les mêmes personnes racisées qu’on est habitués de voir. Là il y avait tout le monde, des jeunes, des vieux, des Africains, des Antillais… Entre nous, on est capable de dire qu’on est bons, tisser des liens, connecter entre nous. Oui, on voudrait faire partie de la société nous aussi. Mais il y a tellement de gens qui consomment la culture noire en étant racistes en même temps. C’est un réel problème. Quelques exceptions sont les gars de Never Apart, N10as, et Pop Montréal. Ces gens font de belles choses. Ils sont réellement inclusifs et ont des idées plus grandes que leur ego.

M-A : Pour moi, ça évoque la culture DIY. Soyons punk dans notre façon de penser. En tant que personne racisée, n’attends pas l’aide des autres. Si tu as une vision, entoure-toi des bonnes personnes et va de l’avant dans tes projets. C’est important de créer des espaces, par nous, pour nous. Aux États-Unis, cette culture est très présente. Mais, en même temps ils se font tirer dessus chaque jour… Mais leur joie d’être Noirs est célébrée chaque jour dans ces espaces-là. On a besoin de plus de ça ici. Les gars de Moonshine sont très DIY dans leur façon de faire : des jeunes de la diaspora qui font ce qu’ils aiment avec les moyens qu’ils ont. Le FUBU, c’est la clé qui va nous sauver.

Quels sont les mécanismes d’adaptation que vous utilisez au quotidien pour survivre dans ce milieu qui est, de toute évidence, pas très facile ?

A : Sincèrement, j’essaie de ne pas m’adapter. C’est la DJ qui parle, là. Je vais dans un spot, c’est moi qui crée le vibe, et c’est tout. Mais en général, je vais m’adapter dans ma façon de communiquer avec les gens, mais tout en restant moi-même.

M-A : Pour moi, c’est d’apprendre les différents langages, les codes de différents groupes. C’est comme ça que je réussis à naviguer, sinon je ne serais pas là en ce moment. Voici le groupe dans lequel je suis, voici leurs codes. Il faut les comprendre et les connaître pour survivre. Je ne peux pas parler avec les gens au travail comme je parle avec mes amis. Je reste tout de même authentique, je suis la même Marie-Ange, perdue et maladroite. Mais je comprends les codes des groupes dans lesquels je me trouve.

A : Surtout en tant qu’attachée de presse !

M-A : Je suis une experte dans l’art d’écrire des mails. Ça me tue quand je vois des courriels écrits de façon bête et expéditive. Il faut prendre le temps de formuler nos phrases pour qu’il n’y ait pas de malentendu, car les écrits restent.

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INSPIRATION

Les femmes de couleur prennent d’assaut les médias sociaux de plus en plus. Un mouvement de libération prend tranquillement place. Qui sont les femmes qui vous inspirent ? Sur quelles plateformes les regardez-vous ?

À l’unisson : INSTAGRAM !

M-A : Frédérique Harrel. Cette fille est goals. Je veux être comme elle.

A : La fille a ses cheveux afro all day everyday. Son style, son bébé, ses cheveux…

M-A : Il y a tellement de femmes noires et de couleur qui sont magnifiques et inspirantes.

Des everyday people qui font des affaires intéressantes et inspirantes. Pas besoin d’être une célébrité pour m’inspirer. Mais quand même, shout out a Janelle Monae, je m’identifie à elle. J’aime aussi suivre Alyse Archer-Coité. Son feed est parfait.

A : Je suis beaucoup de filles DJ, qui font des trucs tellement cool. Il y a DISCWOMAN, entre autres.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes filles plus jeunes que vous, qui se disent que c’est impossible de percer dans le milieu ?

A : N’écoute pas ce que les autres te disent. Do you, fais-le pour les bonnes raisons. Sky is the limit. Même si tes parents ne sont pas d’accord, il faut vraiment que tu le fasses. C’est beaucoup de sacrifices, mais fais-le.

M-ADes amies m’ont dit que si je suis là, dans cette position, rien n’est impossible. Techniquement, on ne serait pas supposées être là, alors, fonçons.

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We are our ancestors’ wildest dreams.

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