ENTREVUE: Ami Barak – Commissaire invité de la Biennale de l’Image MOMENTA.

Notre collaborateur Josni Bélanger est allé discuter avec Ami Barak, commissaire invité de la Biennale de l’Image MOMENTA (anciennement le Mois de la Photo), afin de découvrir cette édition 2017.

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Samuel Fosso , Autoportrait (Angela Davis), de la série African Spirits, 2008

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Est-ce que le Mois de la Photo sera votre premier projet présenté à Montréal ?

Oui, effectivement. J’y ai toutefois été invité il y a deux ans pour une séance de portfolio. À ce moment, je n’aurais pas pensé revenir pour curater une Biennale. Au moment où ils ont lancé l’appel à différentes personnalités, ils ont pensé à moi. J’ai soumis un projet qui est plus ou moins celui qui sera présenté dans quelques jours et voilà comment je me suis retrouvé dans cette belle aventure.

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L’identité de la photo est-elle une thématique récurrente dans votre travail ?

Pas exactement dans ce sens-là. Je me suis toujours posé des questions sur le statut de l’image, mais tout le monde se la pose. Parce que l’on vit avec et que l’on y est constamment confronté. Je reviens au mot «image», parce qu’il n’y a pas que la photo ; il y a l’image fixe, oui, mais l’image animée aussi. L’image, aujourd’hui, se retrouve sur tous les supports. Quoi qu’il arrive, quoi que l’on fasse, nous avons affaire à l’image assez souvent… éternellement en fait. C’est d’autant plus impressionnant la vitesse à laquelle les changements interviennent. Je fais partie de cette génération à qui l’on demandait :« Est-ce que tu sais faire des prises de vues ? », « Sais-tu manier une caméra ? », « Sais-tu prendre des images d’une certaine qualité ? ». Maintenant, ces questions n’existent plus.

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Ça s’est complètement démocratisé.

Oui, voilà! On appuie sur un bouton et le selfie est parti! Plus personne ne se pose la question : « est-ce une bonne image ? ». L’idée d’une image réussie n’a plus rien à voir avec les origines de la photographie, où il y avait une sorte de jauge et des critères. Les gens allaient chez le photographe parce que c’est lui qui savait le faire et on y allait pour avoir des images de qualité. Maintenant, on n’a qu’à se payer un smartphone. D’ailleurs, le marketing des smartphones mise principalement sur la qualité de la caméra.

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Terrance Houle, (Grocery) #7, de la série Urban Indian, 2005 

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Les pubs de iPhone, par exemple, se basent sur des photos prises par des néophytes. Mais mon propos pour cette Biennale n’est pas exactement basé sur ces changements. C’est plutôt un retour à la case départ. C’est que, depuis le début de notre relation avec l’image, nous vivons dans un malentendu permanent. On pense encore que l’image est une fenêtre ouverte vers le réel. Qu’elle reproduit fidèlement la réalité, ce qui n’a jamais été vrai. Si on parcourt ensemble votre profil Facebook et que je vous demande si vos portraits vous sont fidèles, vous allez probablement me répondre que non. C’est vous, mais ce n’est pas vous. Étant donné ce qui arrive à l’image, par cette démocratisation dont on parle, l’attitude des artistes est ce qui est davantage important. D’une certaine façon, comme des lanceurs d’alertes, pour nous dire : « Faites attention, messieurs, dames, what you see is not what you get ». Et ce sont eux qui ont la conscience plénière de leur démarche, et leur besoin de s’exprimer va dans ce sens-là. Je fournis une image, mais cette image en dit beaucoup plus que ce qu’elle est en apparence.

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[en sortant le catalogue de cette édition]

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Zanele Muholi, Somnyama IV, Oslo, 2015, de la série Somnyama Ngonyama, 2015 . Couverture du catalogue de MOMENTA | Biennale de l’Image 2017. Zanele Muholi s’inspire de sa propre expérience pour défendre et dévoiler l’histoire et la culture visuelle de la communauté LGBTI en Afrique du Sud.

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Zanele Muholi, Somnyama IV, Oslo, 2015, de la série Somnyama Ngonyama, 2015 . Couverture du catalogue de MOMENTA | Biennale de l’Image 2017. Zanele Muholi s’inspire de sa propre expérience pour défendre et dévoiler l’histoire et la culture visuelle de la communauté LGBTI en Afrique du Sud.

C’est une jolie image, mais cette fille, elle souffre. Donc, l’image ne nous dit pas que c’est une belle fille, mais plutôt que c’est une personne qui est discriminée pour ce qu’elle est. C’est un acte militant. C’est pour la défendre que cette image a été prise. Les infos nous tiennent au courant des discriminations, et c’est là que Zanele Muholi intervient. Elle, elle sait qui est discriminé.

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Donc, pour la sélection de cette Biennale, quelle était la ligne directrice dans cette thématique assez large ? Était-ce toujours autour de problématiques sociales semblables ?

Je suis arrivé avec ce questionnement « De quoi l’image est-elle le nom ? »  Le point de départ étant une version alambiquée d’un texte de Jacques Lacan, grand philosophe et psychanalyste français, qui a développé un point de vue sur ce qu’il appelle « l’objet petit a ». Il emploie d’ailleurs la formule : « De quoi l’objet petit a est-il le nom ?» chez les psychanalystes, c’est une obligation que de nommer la chose précisément. On s’assoit dans leur cabinet pour pointer les choses, les nommer et les renommer.

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De quoi l’image est-elle le nom ? C’est cette question que tout le monde devrait se poser. Elle est bien loin de ce que l’on voit. Tous les artistes sollicités et les œuvres choisies ont un lien avec cette thématique. Le curateur a une idée, il la suit, ce fil rouge tendu. L’évènement se présente comme une exposition centrale se déroulant sur deux lieux et débordant dans plusieurs autres. La galerie de l’UQAM, la galerie VOX et puis 14 expositions personnelles. 

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Luis Arturo Aguirre, Phoebe, de la série Desvestidas, 2011 

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Les mêmes artistes sollicités pour les expositions personnelles auraient pu se retrouver dans l’exposition de groupe, mais l’idée était de développer davantage leur propos. Il n’y a toutefois pas de chapitre différent, c’est une même et grande exposition. Montréal a cette particularité;  la scène artistique est riche et il y a des institutions nombreuses et variées comme les centres d’artistes, les musées… Nous sommes au MAC, au Musée des beaux-arts, au McCord, à l’Atelier Clark, chez Dazibao, Occurrences et plusieurs autres.

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Avec ce projet, avez-vous ressenti une particularité dans la manière qu’a Montréal de traiter l’image ?

Non, pas particulièrement. Comme ailleurs, l’image est partout et beaucoup d’artistes l’utilisent inclusivement et extensivement. Je vais vous faire un aveu sympathique toutefois, j’adore travailler au Canada. J’ai constaté qu’au Canada, lorsque l’on veut mettre un projet sur pied, on met tout en marche pour le réaliser. Je n’ai pas trouvé cette détermination partout ailleurs.

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Pour un évènement comme une Biennale par exemple, il faut des moyens et la capacité de surmonter des défis de logistique. Par moment, j’arrive avec des projets et on me dit derechef que l’on ne peut pas, avant même d’essayer de trouver des solutions. Cette attitude, je ne la retrouve pas au Canada. J’ai fait un gros projet à Toronto et mes collègues disaient d’emblée qu’on allait se débrouiller et nous allions y arriver. À aucun moment nous n’avons abandonné une idée parce qu’elle était trop coûteuse ou semblait complexe. On joue autrement, on prend d’autres chemins, on discute avec l’artiste pour solutionner autour de nos moyens. On veut le faire au mieux. C’est une attitude qui me plait beaucoup.

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De quoi l’image est-elle le nom se déroule du 7 septembre au 15 octobre 2017.

Pour la programmation complète: https://www.momentabiennale.com/