Exode 138 – Par Thibaut Ketterer

La Côte-Nord c’est avant tout des couleurs. Comme sur un tableau se retrouvent ici une large bande bleue, le fleuve océan, puis le blanc de la banquise qui se fissure au début du printemps. Vient ensuite le gris de l’asphalte, la Route 138, cette longue cicatrice qui sépare l’eau du vert de la forêt. Mais cette balafre elle-même a une fin. La route s’arrête et au-delà, c’est le territoire du blanc.

 

On vous présente Exode 138, un projet documentaire toujours en cours et magnifiquement dirigé par les photographies de Thibaut Ketterer et le texte de Thibaut Ketterer et Pierre-Henrie Ollier.

 

Alcoa Aluminerie, Baie-Comeau, avril 2015.

 

De la frontière de l’état de New York, jusqu’à la fin de la route à Kegaska, une à une, ses villes, ses communautés, ses grands espaces dessinent un vaste tableau jusqu’à ce panneau ” FIN”. Il laisse derrière lui un autre voyage complètement sauvage. La route ne reprendra que des centaines de kilomètres plus loin au labrador, pour couvrir la distance entre Vieux-Fort et Blanc-Sablon. 

Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui de vivre en Côte-Nord? Qui sont les hommes et les femmes qui vivent là-bas? Quels sont leurs modes de vie, leur préoccupations?

Nous ne prêtons plus attention aux lieux de tous les jours. Les lieux et les objets sont pourtant révélateurs de la personnalité de ceux qui les fréquentent au quotidien. Le temps d’un moment dans ses nombreuses intimités, au gré des rencontres et des heureux hasards, nous avons pu percevoir ce qu’était le coeur de la Côte-Nord. La Côte-Nord, une terre de luttes. De luttes contre la rigueur du climat, de luttes sociales passées, mais aussi présentes, de luttes pour l’environnement, mais également pour l’identité

Qu’elle soit québécoise, amérindienne, anglophone, francophone ou acadienne.

 

Une auberge étrange proche d’un marché aux puces, Godbout, avril 2015.


À l’Auberge «Aux Mille Pêcher», le propriétaire des lieux est en pleine effervescence.

Tout doit être prêt pour le dégel et l’accueil des éventuels touristes. Cela fait trois ans qu’il est revenu à Godbout, village de ses grands-parents.

Avant cela, il a travaillé comme marin, dans le transport ferroviaire et l’industrie minière. Godbout est reconnue pour être parmi les sept rivières du Québec avec un potentiel de capture de saumons le plus élevé.

 

Motel, Port-Cartier, avril 2015.

 

Une chambre de motel. Lieu de passage. Dernières lueurs du jour.

 

Cargo de ravitaillement, Blanc-Sablon, avril 2016.

 

Isolée une grande partie de l’année, la Basse-Côte-Nord est ravitaillée par bateau toutes les deux semaines de fin avril à fin novembre. Ces bateaux sont chargés à Québec et livrent les produits raffinés (huile, diesel, essence, nourriture) partout dans le Nord-du-Québec, Labrador, Terre-Neuve et Nouvelle-Écosse. Depuis quelques années Blanc-Sablon est ravitaillé durant les mois d’hiver par camions toutes les unes à deux semaines grâce à la route Trans-Labrador reliant le nord du Québec (Baie Comeau /Labrador City/Blanc-Sablon sur 1700km). 

 

Chez Norman et Nelson, Vieux-Fort, mai 2016.


Norman est un artiste peintre depuis 1975. Il a appris à lire tout seul. Ces toiles représentent la vie quotidienne de Vieux-Fort, dans lesquelles il intègre des collages d’animaux, de visages, d’avions, de bateaux, etc. Les murs de la maison sont recouverts de ses œuvres telle une galerie d’art. Certaines d’entre elles sont toujours en cours de production depuis plusieurs années et font la taille d’un mur entier.

 

Norman et Nelson Ferquet, Vieux-Fort, mai 2016.

La famille Ferquet vient du New Jersey en Angleterre et de France, elle réside à Vieux-Fort depuis des centaines d’années. Pendant sa jeunesse, Norman a travaillé à Montréal, Toronto, Ottawa, et dans la ville de Québec. Il aime visiter les grandes villes.

Cependant il préfère résider à Vieux-Fort pour la liberté, le lien culturel et vivre sans avoir peur. Norman a pêché toute sa vie. La régulation de la pêche a profondément bouleversé son quotidien. Il a vécu l’époque des rachats des permis de pêche et la difficulté pour sa communauté à survivre face à ces restrictions.

Fier d’être Canadien, Norman n’a cependant pas oublié que son gouvernement est le principal coupable de l’exode des populations vers les grands centres urbains, accélérant l’appauvrissement de toute la Côte-Nord. La route 138 tarde à venir selon Norman. Il estime que les communautés de la Côte-Nord auraient plus à gagner qu’à perdre en la prolongeant avec l’accès à plus de commerces, de transports, de services et d’aliments frais. 

(Nelson son frère est une personne plus en retrait, très sourient, mais qui ne dit pas grand-chose de sa vie. Il se contente de soutenir les propos de son frère Norman.)

 

Chez Eldon, Lourdes-de-Blanc-Sablon, mai 2016.

 

Eldon Johns a 48 ans. Ce photographe professionnel est né à Blanc-Sablon. Il fait surtout des mariages et des photos scolaires dans toute la région ainsi qu’à Terre-Neuve. Depuis l’avènement de la photo numérique, il trouve que son métier a moins de charme. De père francophone et de mère anglophone, l’anglais était la langue prédominante à la maison. Son accent très anglophone n’a pas été accepté dans les différentes écoles Québécoises qu’il a fréquenté. Cela lui a valu le qualificatif de «tête carrée». Il a poursuivi ses études au Nouveau-Brunswick (province bilingue) où il ne se sentait plus pointé du doigt pour son parler. À l’inverse, dans cette dernière, lorsqu’il précisait sur son CV qu’il venait du Québec, il subissait des discriminations à l’embauche. Il y a une trentaine d’années ces tensions linguistiques étaient fortement présentes dans tout le pays.

 

Kevin, Maliotenam, avril 2015.

 

Kevin est un jeune Innu, originaire de Pessamit*. Lorsqu’il s’est installé à Mani-Utenam**, juste à côté de Sept-Îles, il a redécouvert sa culture. Il trouve difficile d’être Innu au Québec et de voir la langue et les traditions de son peuple disparaître lentement. Il s’occupe du Festival Innu Nikamu qui se tient tous les ans au mois d’août. L’événement est l’occasion de nouer des contacts avec les Cris de l’ouest du Québec, les Micmacs de Gaspésie ou les Inuits de nord du Québec. Le festival attire, quinze mille personnes et accueille des artistes de toutes les Amériques.

La ville de Sept-Îles compte deux communautés Innus : Maliotenam à l’extérieur de la ville et Uashat qui en est un quartier de la ville. Uashat est une pointe qui donne sur la mer, encerclée par la ville de Sept-Îles. Là-bas, le racisme est très présent, il y a beaucoup de violence et d’abus. Uashat est la terre ancestrale des Innus.

(* Betsiamites : en langue Innue | * * Maliotenam : en langue Innue)

 

Garland Nadeau, Rivière St Paul, mai 2016.

 

D’ancêtres français et terre-neuviens, Garland est originaire de Rivière Saint-Paul. Il fait partie des premiers enfants du village à bénéficier d’une éducation scolaire à l’extérieur de la communauté. Dès l’âge de treize ans, il est envoyé à Sherbrooke (Québec) où il demeura pendant 5 ans. Beaucoup d’enfants dans cette situation n’ont pas supporté le choc et ont abandonné leurs études. Garland a tenu le coup et son diplôme en poche, il est allé à la découverte de l’Ouest canadien.
Il sera pendant plusieurs années pêcheur en Colombie-Britannique, puis ouvrier sur des exploitations pétrolières en Alberta. À vingt-huit ans, il décide de revenir dans son village natal qui lui manquait. Il renoue avec la pêche pendant cinq ans, puis décide d’en finir avec ce métier. Il dévoue sa vie au développement du tourisme dans la région, avec le musée historique de Rivière Saint Paul. Il aider les communautés à survivre. 

Bien qu’il ne parle pas le français, il se sent davantage Québécois que Canadien. Garland se rend bien compte qu’être anglophone au Québec est parfois pénalisant dans la vie de tous les jours. Néanmoins, il ressent un lien fort envers la Côte-Nord et il en est fier.

 

Salle communautaire, Lourdes-de-Blanc-Sablon, avril 2016.

 

Depuis les années 30, le sous-sol de l’église de Notre Dame de Lourdes-de-Blanc-Sablon est le seul lieu de rassemblement du village. Un grand nombre d’activités y sont réalisées : une salle de quilles (bowling), le bingo, une friperie, une salle de spectacle, de mariages, une salle de réunions pour les scouts, etc. Actuellement, celle-ci est de moins en moins fréquentée suite à la construction d’une salle municipale.

 


« Dans mon travail photographique, je m’intéresse à la place qu’occupe l’homme dans notre société, ainsi qu’à sa manière d’aménager et de transformer les espaces de vie et les étendues naturelles. Je m’interroge également sur différentes problématiques sociales, de la disparition des us et coutumes traditionnels dans les régions éloignées à l’attachement aux terres maternelles (racines), en passant par les mentalités des jeunes et moins jeunes et l’acceptation de l’homosexualité dans notre société. L’errance et la découverte de l’autre me permettent de développer un contenu visuel et m’apprennent à connaître d’autres cultures. Je m’attarde ainsi à discuter avec des gens ordinaires, déconnectés des grands centres, qui façonnent leur vie dans la rudesse du quotidien et la pratique de traditions en quasi-voie de disparition. Pratiquer des activités avec ces individus, côtoyer personnes, lieux et objets nouveaux, voilà des moyens simples pour révéler des histoires et la personnalité d’une population. Je tente de me détacher de cette génération ancrée dans les réseaux sociaux dont je fais partie dans le but de m’épanouir personnellement à travers mes voyages et contacts humains concrets. Mon intérêt se portera dans l’avenir sur l’adaptation de l’être humain rural et citadin dans nos sociétés contemporaines. »

 

Originaire de Chambéry en Savoie, Thibaut Ketterer commence la photographie par passion en 2007 lors de ses différents voyages (Sudède, USA, Irlande, etc.). Entre 2010 et 2014, il parcourt plus de 45 000 kilomètres à travers l’Europe en passant par la Russie, l’Ukraine, la Moldavie et la Lettonie, entre autres, avec le groupe punk The Traders Nichiel’s, dont il photographie la tournée. Diplômé du DEC en photographie du cégep de Matane (Québec, Canada) depuis mai 2015, Thibaut s’attarde sur la pratique de la photographie documentaire et artistique. Ses photographies ont été diffusées lors d’expositions solos et collectives, ainsi que dans des publications au Canada, en France, en Belgique, en Italie et en Géorgie.

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