Fashion, politics and fluidity : une rencontre avec Hanna Che et Giuliana Contavalli

J’ai rencontré Hanna Che et Giuliana Contavalli, deux femmes se rejoignant dans leur passion pour le milieu de la mode masculine. Une rencontre inspirante avec deux femmes au parcours parallèle.

Crédit photo: Morina Blain

Il y a tout une nouveau spectre de la masculinité qui s’étend, et ce spectre touche également à celui de la féminité, et à la fin, it becomes a whole fucking circle – Giuliana

 

PRÉSENTATION

Quels sont vos noms et vos occupations?

G : Je m’appelle Giuliana Contavalli, j’ai fait des études journalistiques et je travaille actuellement en fashion marketing.

H : Je m’appelle Hanna Che et je suis entrepreneure.

CARRIÈRE

Hanna, tu as été copropriétaire de la boutique 363 avec ton partner in crime de toujours, Harry. Peux-tu nous parler de ton expérience?

H : Notre boutique m’a beaucoup appris sur la relation des hommes avec la mode. J’en suis venue à la conclusion qu’en mode, un homme, c’est très loyal. Comme avec leurs barbiers, les hommes aiment retourner dans les mêmes boutiques où il se sentent bien et en confiance. À l’instar des femmes, les hommes consomment la mode comme un lifestyle.

Giuliana, tu travailles actuellement pour une compagnie canadienne avec une forte prépondérance de clientèle masculine. Que peux-tu nous dire à ce sujet?

G : Auparavant, les hommes n’avaient pas beaucoup de choix. Essentiellement, l’offre en mode pour homme se résumait à des pantalons et des chemises drabes dans des magasins à grande surface. Aujourd’hui, on apprend à mieux connaître l’homme, ce qu’il aime. On réalise que, lui aussi, aime avoir des choix diversifiés.

INDUSTRIE DE LA MODE

Quels sont les plus grands enjeux dans le milieu de la mode masculine selon vous?

G:  La masculinité toxique a longtemps nui aux hommes en ce qui a trait à la mode. Trop longtemps, il y a eu une honte associée au besoin d’avoir de nouveaux morceaux, des belles coupes et d’être sensible aux couleurs et aux textures. Cela est en train de changer, et c’est tant mieux.

H: Au tout début, je travaillais dans la mode pour femmes. À l’école, tout ce qu’on apprenait était relié à l’industrie féminine. Depuis quelques années, on cesse de délaisser les hommes et le marché s’ouvre, il est en plein effervescence. Clairement, les hommes sont attirés par la mode autant que les femmes.

Crédit photo: Morina Blain

INFLUENCE ET EMPRUNTS

De quelles autres industries l’industrie de la mode s’inspire-t-elle?

H: Lorsqu’on parle du côté streetwear de la mode, elle s’inspire définitivement de l’industrie et de la culture du hip-hop. La musique a toujours joué un rôle important au niveau de la mode. Ces hommes qui portaient des vêtements baggy, des joggers, des Timberland, même lorsque ce n’était pas considéré comme fashion, ont toujours été là. Les sneakerheads aussi ont eu une grande influence sur l’industrie.

G: Mais maintenant, c’est plus accepté et mis de l’avant. Ce même mouvement streetwear qui a démocratisé la mode masculine a aussi rendu ce style là plus accessible aux femmes

On voit ces gars porter ces looks et on se dit qu’on peut nous aussi pull off ce style! Le street, c’est ce qui est actuel. Je peux dire quelque chose avec mon outfit.

Parlant de streetwear, je voulais vous lire une citation de Bill Cunningham qui dit ceci: ‘‘The best fashion show is definitely in the streets. Always been, always will be.’’

G: Je pense qu’il n’y a rien de mieux que la démocratisation de la mode. Tu vois quelque chose que tu ne peux pas te permettre financièrement, mais tu peux t’en inspirer pour recréer un look adapté à ta personnalité et à ton lifestyle.Nos grands-mères utilisaient des patrons pour aller recopier ce qu’elles voyaient sur Vogue et faisaient les vêtements chez elles. We always brought fashion to the street, mais le focus n’a jamais été la rue. Alors qu’aujourd’hui, il y a eu un changement de paradigme majeur et le focus est justement la rue.

H: Tous les designers s’inspirent de la rue, de près ou de loin. Je me souviens, à mes débuts, je naviguais sur les blogues dédiés au streetwear, je voyais des looks sur des gens à Tokyo, à Londres et je me disais qu’il y avait quelque chose qui se passait de majeur en mode. Ces jeunes, qui ne portaient même pas des brands, mais qui étaient passés maîtres dans l’art de marier de marier les différents styles et les différentes matières. C’est ce qui donne un fini nettement plus intéressant. Sans vouloir critiquer les IG models, parce qu’elles ont de très beaux looks, ces looks sont inspirés de la rue et existaient bien avant la venue des médias sociaux. Cependant, on n’y portait pas d’attention, car c’était des jeunes de la rue qui portaient ces tenues.

Qu’est-ce qui vous inspire dans ce mouvement de démocratisation?

G: Le fait que les catégories et les étiquettes sont de moins en moins relevant. La plus grande connexion que j’ai ressentie avec un designer, c’était avec Alexander McQueen. Parce que c’était un rebelle et qu’il se foutait des standards. Une des choses que je préfère, c’est de voir des personnes âgées rocker des outfits de feu, juste parce qu’ils le peuvent. En dépit de la norme à laquelle on s’attend des gens de leur tranche d’âge.

H: Même le terme fashion commence à s’essouffler. Tout se mélange. Le beau devient laid, le laid devient beau, chacun fait ce qu’il veut et c’est ça qui me plaît. Même si on vit dans un monde où on se préoccupe des apparences, c’est encore possible de sortir de l’ordinaire.

G: Ugly fashion is a liberation. Because then, you don’t have any rules to follow.

Au début, même le côté minimaliste, je me battais contre ça, mais maintenant je l’embrace plus. La mode est tellement circulaire. On le voit, avec des brands comme Gucci, qui  vient de retourner à l’extrémisme, alors qu’il y a deux ans, on était dans le minimalisme à fond.

Crédit photo: Morina Blain

FLUIDITÉ ET RÔLE DE GENRE

Comment la mode masculine affecte votre style au quotidien?

H: Quand j’étais jeune, les gens catégorisaient mon style comme «tomboy». C’était dû à plusieurs facteurs, dont le fait que je n’étais pas très à l’aise avec mon corps. Mais j’ai aussi grandi avec Aaliyah, qui portait du streetwear et qui avait une voix d’ange. J’ai toujours apprécié cette dichotomie. Une autre raison pour laquelle j’aime le streetwear, c’est le confort. La mode masculine m’inspire beaucoup. Je le crie haut et fort, la Men’s Fashion Week est pour moi beaucoup plus intéressante que toutes les Women’s Fashion weeks réunies!

G: La mode masculine m’a aidé à trouver ma féminité. On m’a aussi catégorisé comme tomboy, même si je ne n’aime pas ce terme. Mais en Amérique latine, où j’ai grandi, si ton style détonne, on te perçoit d’une certaine manière. Il y a eu un déclic en moi lorsque j’ai vu le film Too Wong Foo, Thanks for everything Julie Neymar! avec Patrick Swayze et Wesley Snipes. Quand j’ai vu ce film, avec ces hommes habillés en drag, qui étaient tellement beaux, tellement fiers, tellement exagérés, c’est à ce moment que je me suis donné le droit d’être fière de ma féminité. Une petite étincelle s’est allumée en moi et ça a été le début de tout. Ça m’a rendu confortable avec le fait d’être genderless. Les vêtements masculins ont longtemps été un mécanisme de défense pour moi, mais plus maintenant. Je suis à l’aise avec ce que je suis.

Giuliana parlait plus tôt de drag. Cet art a été grandement inspiré par les queer people of color et aujourd’hui, on est de plus en plus sensibilisés à leur réalité. De quelle façon la culture queer et le drag influencent la culture mainstream?

H: On en parle souvent comme un mouvement, alors qu’ils ont toujours été là, ils se sont toujours habillés comme ça. Black and queer people of colour have always been there and will always be.

G: On n’a qu’à regarder Paris is Burning, qui regorge de références culturelles qu’on utilise encore aujourd’hui sans même savoir que cela vient de la culture drag.  Les personnes queer et les personnes de couleur commencent à être plus visible dans de plus en de plateformes parce que le consommateur est fatigué de voir les mêmes images remâchées sans cesse. On recherche l’authenticité. On veut voir un gars en jupe, on veut voir une personne dont le genre ne saute pas aux yeux au premier regard.Tu ne sais pas si c’est un gars ou une fille. Et on s’en fout. Il n’y a absolument rien de mal à être fluide dans son expression de genre.

H: Tout le monde s’approprie cette culture de nos jours. Mais ça a été long avant de changer les paradigmes. Quand on a ouvert la boutique en 2013, on a tenté de vendre quelques trucs avec des coupes plus ajustées et plusieurs étaient inconfortables avec ce style. On a commencé à sentir le changement quand – encore une fois – les grands joueurs de l’industrie du hip-hop ont commencé à adopter ces coupes. Il a fallu que Cam’Ron et Kanye portent du rose pour commencer à déconstruire les idées préconçues sur cette couleur.

G: Chez Frank and Oak,par exemple, le millenial pink se vend énormément. Il y a tout une nouveau spectre de la masculinité qui s’étend, et ce spectre touche également à celui de la féminité, et à la fin, it becomes a whole fucking circle. De plus en plus de gens osent maintenant s’identifier publiquement comme queer. Je m’identifie moi-même comme queer. Cela influence la façon dont je consomme les médias et dont je m’habille parce que je me sens ouverte. Je n’ai pas de limites et pas de barrières.

Crédit photo: Morina Blain

MODE ET POLITIQUE

Est-ce que la mode devrait toujours porter un message?

H : Personnellement, je crois que non. Tu vas magasiner parce que tu as envie de te sentir bien, c’est une expérience positive. Mais je crois aussi que c’est un devoir pour les personnes haut placées dans la mode d’être sensible aux inégalités. Le plus gros problème selon moi est que certaines marques essaient de passer des messages et elles le font de la mauvaise façon. Parfois je me dis que certaines compagnies devraient retourner aux sources et créer des vêtements, sans plus.

G : Je suis d’accord avec Hanna. J’ai grandi avec Galliano pour Dior, Vivienne Westwood et Alexander McQueen et pour moi, tout ça n’était qu’un rêve. J’aime le fait que la mode soit une fantaisie, et qu’elle nous permette de créer un univers.

Quelle est votre opinion sur le fast fashion?

H : J’ai longtemps travaillé dans le fast fashion. La réalité, c’est que c’est ça qui te permet de manger. Si on arrêtait demain de produire de la fast fashion, des millions de gens perdraient leur emploi. C’est vraiment un cercle vicieux

G : C’est un phénomène mondial, il faudrait absolument un engagement politique pour changer les choses. On peut bien s’attaquer à une usine, mais ça ne va pas régler le problème, mais le déplacer. Ils vont en ouvrir une autre et payer leurs employés tout aussi bas qu’auparavant.

H : Il y a aussi le coût environnemental qui est énorme. Et c’est autant la responsabilité des compagnies que des consommateurs. On veut consommer équitable et tout, mais il faut avoir les moyens et les ressources pour le faire.

Il y donc une notion de privilège dans la mode…

H : Tout à fait. Le fait d’habiter au Canada est un privilège en soi, on peut porter ce que l’on veut, on a du choix. On peut aller chez H&M, on peut faire les friperies. Et lorsqu’on a les moyens financiers, on peut acheter local, on peut faire des choix plus éthiques.

G : Je crois sincèrement que le plus grand privilège relié à la mode, c’est le privilège du temps. Si tu as le temps de penser à des looks, d’aller en boutique pour sélectionner ce que tu veux, tu es privilégié. Si tu as le temps de t’exprimer en portant des vêtements, tu es privilégié. Parce que quand tu es mode survie, tu n’as pas le temps de penser à ce genre de choses. Tu t’en fous de ce que tu portes quand tu dois marcher 6 km pour aller chercher de l’eau.

Crédit photo: Morina Blain

En quelques mots, quelle est votre relation avec la mode?

G : La mode est très importante pour moi. Je crois fermement que notre habillement est lié à nos émotions. Je hais quand les gens disent que la mode est irrelevant.

H : Je n’ai pas toujours envie de m’exprimer, mais comme un look vaut mille mots, je parle à travers mes vêtements.


Pour suivre leurs projets:

Giuliana Contavalli 

Hanna Che

Crédit photo: Morina Blain

Auteure et interview par: Josie M.