Identité, Moonshine et diversité culturelle: une entrevue avec Pierre Kwenders

Notre collaboratrice Josiane Ménard a eu l’occasion de discuter avec Pierre Kwenders, un lundi matin férié, au café bar Darling sur Saint-Laurent. Discussion autour de la sortie de son nouvel album: MAKANDA at the End of Space, the Beginning of Time. 

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Pierre Kwenders (6)B

Crédit photo: Cassandra Cacheiro

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Nous avons choisi de faire l’entrevue au Darling, car on trouvait que ça se mariait bien avec l’esthétique funky et toujours flawless de tes looks. Comment t’y sens-tu? 

Je me sens bien, ça ressemble à un endroit où je pourrais venir me ressourcer. C’est la première fois que je viens ici, donc merci pour la découverte.

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Parlant de ça, l’esthétique de tes vidéos et le choix de tes vêtements sont toujours on point. Où puises-tu ton inspiration pour tes visuels ?

Je n’aime pas trop suivre la mode. Je suis Congolais et c’est dans notre culture d’avoir le souci d’être bien habillé et présentable. C’est quelque chose qui est en moi. Ça fait partie de ma personnalité, mais aussi de mon art. Je m’exprime, dans la manière dont je m’habille, dans la façon que je chante et dans la musique que je fais.

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Es-tu attiré par les autres formes d’art ? Comment se manifestent-elles dans ta musique et l’esthétique de tes clips ?

Mon amour du cinéma se manifeste dans ma musique, surtout à travers les clips. J’aime faire rêver les gens et les faire voyager. Ma musique en soi est un voyage vers un monde qui peut être inconnu pour certains. Je veux faire rêver les gens et leur faire vivre des moments et des sensations inoubliables.

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En lisant sur ton parcours, je suis tombée sur le terme « afrofuturisme ». Est-ce ainsi que tu définis ta musique ? Ou est-ce que tu préfères te tenir loin des étiquettes ?

Je préfère me tenir loin des étiquettes. Je me rappelle, à mes débuts, j’adhérais à l’afrofuturisme. Maintenant, j’ai l’impression que c’est en train de devenir cette nouvelle boîte dans laquelle on va mettre tous ces jeunes Africains qui font de la musique, disons, hybride. Et après, qu’est-ce qui va arriver ? On créera une nouvelle boite pour les prochains ? C’est ce que j’essaie d’éviter, mais ça fait partie de la société dans laquelle on est.

On aime catégoriser les choses, comme on catégorise la couleur de peau. On fait la même chose avec la musique, et avec tout et n’importe quoi. Est-ce que c’est bien ? Je ne crois pas. Il faut travailler à ce que ça change. Ce sera un long travail d’acharnement, ça prendra le temps que ça prendra, mais je pense qu’un jour, on viendra à réaliser qu’on se trompe à vouloir tout catégoriser. Il y a de l’espoir. 

Ma musique a beaucoup d’influences, notamment de la rumba congolaise. On veut créer ce son qui va parler à plusieurs personnes. On veut autant parler aux Africains, qu’aux Européens, aux Asiatiques et aux Américains. Je veux que ce soit pour tout le monde. J’espère que les gens vont m’accueillir à bras ouverts et à cœur ouvert également. Je n’ai pas envie que ma musique tombe dans une case qui ne sera que pour les Africains ou pour les gens de la diaspora. 

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Crédit photo: Cassandra Cacheiro

Crédit photo: Cassandra Cacheiro

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Le milieu de la musique est un milieu difficile et il faut être fait fort pour survivre. Qu’est-ce qui t’a amené à faire le grand saut vers une carrière musicale ?

La détermination. J’ai aussi rencontré plusieurs personnes qui m’ont donné un coup de main et ont aidé à ma notoriété, mais ça ne vient pas facilement tout ça. Ça demande beaucoup de travail. Tout ce que je fais aujourd’hui demande encore beaucoup de travail, de persévérance. Je suis encore loin de mon objectif final. Donc je travaille encore pour arriver à cet objectif. Jusqu’ici, tout va bien. J’espère que ça va continuer comme ça. Je suis encore dans le rêve, moi. Depuis mes débuts, je le dis tout le temps, je vis le african dream. Par contre, je suis encore dans le rêve, ce n’est pas encore la réalité. Le jour où ça deviendra réalité, on en reparlera.

Ce rêve, peux-tu nous le partager ?

Ce rêve-là est grand. Il a des segments, des épisodes. C’est un peu comme une série à la Game of Thrones. Il y a 7-8 saisons, et tu as hâte à la 8e saison pour voir comment ça se termine. Je veux qu’il y ait le plus de gens possible qui découvrent ma musique et qui me découvrent, moi et ma culture, à travers ce que je fais. J’ai envie que les gens se sentent bien en écoutant ma musique. J’ai envie que personne ne se sente différent, ou même indifférent à travers ma musique. Je ne sais pas encore quand, mais je suis sûr que ça va arriver.

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Tu as grandi à Kinshasa, jusqu’à l’âge de 16 ans. Lorsque l’on a des parents immigrants, et qu’on s’éloigne de la voie des métiers traditionnels, cela peut générer beaucoup d’inquiétude au sein de la famille. Comment cela s’est-il passé pour toi ?

Au début quand j’ai commencé, ma mère a vécu de l’inquiétude. Moi au départ, j’étais fonctionnaire. J’ai fait mes études en comptabilité, j’avais une job stable et quand j’ai dit à ma mère que je voulais faire de la musique, elle se demandait si j’en étais bien certain. Mais ce qui rassure les parents après, c’est lorsqu’ils voient que tu es persévérant et qu’il y a des résultats. Ma mère est fière de moi. Elle s’inquiète encore un peu, mais elle me dit aussi que si c’est la voie que j’ai choisie, que Dieu me bénisse et que ça continue. Ça prend du temps, mais je ne crois pas que ce soit seulement dans la culture noire. Dans n’importe quelle culture, tous les parents veulent que leurs enfants aient une bonne vie. Même moi, si j’ai un enfant un jour, je vais aussi m’inquiéter pour son avenir.

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La présence de la femme noire dans toute sa douceur et sa complexité est très présente dans ton vidéoclip pour la chanson Sexus Nexus Plexus. J’aimerais t’entendre à ce sujet.

Ce sont toutes ces femmes-là qui m’ont entouré. Je viens d’une famille où il y a beaucoup de femmes. Tu peux demander à tous mes amis, à chaque fois que j’ai de la visite, ce sont mes cousines. Mes amis se demandent parfois si je n’ai que des cousines, dans ma famille. Les femmes sont très importantes dans ma vie. La femme noire, qui m’a fait grandir, cette femme noire que je trouve belle, dans toutes ses formes. Tant dans sa forme traditionnelle que dans sa forme moderne. Je voulais vraiment représenter ça dans ce clip, surtout, où j’y parle d’une relation plutôt sensuelle avec une femme, mais de manière très joviale. Je voulais reproduire un peu les soirées de mon enfance, les kermesses, où tout le monde était content et dansait avec le sourire.

C’est rare aussi qu’on voit ce genre de clip à Montréal et je voulais aussi faire mon petit statement à moi, et dire que bon, voilà, il y a des Noirs à Montréal.

Nous sommes beaux et fiers de l’être et il y a toutes sortes de Noirs. Philippe Fehmiu, qui par exemple, est Béninois et Québécois, est présent dans le clip avec sa fille. C’est ça la complexité, le métissage de la femme et de l’homme noirs. On voit aussi un petit bébé dans le clip, qui est le premier fils d’un de mes meilleurs amis. Alors c’est beau, il faut en être fier. On a vraiment eu du plaisir à tourner ce clip.

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Ça se voit vraiment, la joie dans vos visages qui irradie dans le clip. J’ai trouvé ça beau et aussi très intéressant de voir que tu avais inclus des gens de toutes les générations.

Ma mère est présente dans le clip. C’est elle qui est assise avec mes deux cousines l’une à côté de l’autre. J’en ai aussi profité pour rendre hommage à ma tante, qui est décédée il y a plus d’un an. Derrière ma mère et mes cousines, il y a une photo d’elle. Ma tante était une femme au grand sourire, avec une grande joie de vivre contagieuse et qui voulait mettre du bonheur autour d’elle. Ce sont des gens que j’admire et qui inspirent ma vie et ma musique. La plupart des gens dans le clip sont mes amis.

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Quel est ton plus grand défi, en tant qu’artiste noir au Québec ?

Le défi c’est d’abord qu’on arrête de me considérer comme un artiste « Noir », mais plutôt comme un artiste tout court. Je crois que ma contribution, autant que celle d’autres artistes de ma communauté sont importantes à la culture canadienne et québécoise. Notre place devrait être la même que pour n’importe quel autre artiste.

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Moonshine, le collectif dont tu fais partie, est devenu un incontournable dans la scène underground montréalaise. J’aimerais t’entendre sur la place que ce projet occupe dans ta vie et dans ton cœur.

C’est mon bébé, Moonshine. Il va avoir trois ans bientôt. Je n’aurais jamais pensé que ça se rendrait jusque-là. On voulait donner l’opportunité à des gens qui n’ont pas l’occasion de sortir souvent, de se réunir à un endroit où tout le monde se sent à l’aise d’être là. C’est ce genre de vibe qu’on essaie de perpétuer avec nos soirées. C’est comme ça, Moonshine, c’est comme une grande famille. La plupart des gens qui viennent à Moonshine sont tous à peu près à un degré de séparation, quoi. L’ami d’un ami, le bouche-à-oreille. C’est un peu ça la beauté de la chose. On veut que les gens qui participent s’y sentent bien. Parce qu’on y participe tous. Oui, les gens paient pour venir, mais en même temps, depuis trois ans, le prix n’a jamais changé et c’est fait pour être accessible à tous. Le garçon de 18 ans qui habite à Cartierville ou à Montréal-Nord qui a envie d’aller à Moonshine, il peut se le permettre.

Ce qu’on veut, c’est partager la musique qu’on aime et collaborer avec des gens qu’on aime et qu’on n’entend pas souvent à Montréal. 

Depuis peut-être un an et demi, deux ans, on a aussi un côté label, où on sort de nouveaux artistes. Par exemple, nous avons Ryan, un jeune rappeur de Cartierville qui va se joindre à nous bientôt. Nous signons également mon autre projet, ABAKOS, sous l’étiquette de Moonshine. Ça fait six ans que je baigne dans la scène artistique montréalaise, je peux voir ce qui manque. Je n’aime pas le terme « minorité », mais nous tentons de donner une chance aux gens de communautés diverses. Il y a ce besoin d’avoir une plateforme qui permet la diversité et surtout l’inclusion des gens de partout. Pas à cause de la race ou quoi que ce soit, mais parce qu’on veut tous contribuer à la vie culturelle de cette ville, Montréal, qu’on aime tant.

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D’où vous est venue l’idée de coordonner les événements Moonshine avec le cycle lunaire ?

On trouvait ça intéressant, le concept de la lune. On ne voulait pas que ce soit à chaque pleine lune, car elle est aléatoire. Mais on s’est dit qu’on irait avec le samedi d’après. On trouvait ça chouette de le faire à une période régulière et les gens se sont fidélisés à la longue. Nous n’avons jamais eu besoin d’annoncer l’événement plus que deux jours à l’avance. Nous sommes chanceux que ça continue trois ans plus tard. Il y a quelque chose de beau avec la lune, c’est poétique, c’est spirituel, ça allait juste de soi. Je pense que les étoiles *rires* se sont alignées pour ça. Il y a toujours quelque chose de très cosmique autour de nous, et puis voilà.

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Dans le teaser de ton album « Le dernier empereur bantou », tu nous dis « qu’en toute sérénité, certaines choses doivent être dites. Et que ces choses, tu ne vas pas les crier, mais bien nous les dire, car le cri est sorti de ta vie depuis longtemps. » J’aimerais t’entendre sur la signification personnelle qu’ont ces paroles pour toi.

C’est de Frantz Fanon. Des fois les gens ont cette rage en eux. Et souvent, la rage amène à dire les choses sans réfléchir. Moi, j’ai toujours voulu parler à travers ma musique et faire en sorte que les gens se sentent bien en l’écoutant.

Je suis Noir, je suis dans un pays étranger, je fais de la musique qui est très différente de ce qui est diffusé sur les ondes au Québec. Je n’ai pas besoin de faire plus que ça. Mon statement il est là. Ma musique, c’est mon statement. Je n’ai pas besoin de crier, je n’ai pas besoin d’en dire plus. Tout ce que j’ai besoin de dire, je le dis dans ma musique.

Le cri est sorti de ma vie depuis longtemps, mais quand tu quittes ton pays et que tu arrives dans un nouveau pays, tu sais que tu vas rester étranger toute ta vie. Même si tu peux t’intégrer. Tu peux dire ce que tu veux, mais de temps en temps, on va te rappeler que tu es étranger. Pas nécessairement de la mauvaise façon, mais c’est important de savoir d’où l’on vient tout en appréciant sa terre d’accueil. À travers ma musique, j’essaie d’agencer les deux. Je suis fier d’où je viens, je suis fier de ce que je suis et j’apprécie où je vis aujourd’hui. Ma façon de parler de ça, de dire que c’est possible, c’est à travers la musique.

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Ton prochain album sort bientôt. Qu’est-ce qui te motive dans tout ce qui s’en vient ?

J’ai très hâte de partir en tournée avec le prochain album. J’ai eu de très bons commentaires de la part des critiques. Mais j’ai surtout envie de savoir ce que le public en pense. On a déjà fait quelques chansons cet été et la réponse était bonne. D’ailleurs, l’album est en écoute sur ICI Musique en ce moment. L’idée de faire voyager cet album et de voyager moi-même avec cet album me motive vraiment. Nous partons pour l’Europe en octobre alors je suis excité de voir comment ça va se passer.

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Comment voudrais-tu qu’on se souvienne de toi d’ici une cinquantaine d’années ?

J’aimerais qu’on se souvienne de moi comme un rassembleur, un homme du peuple, un ambianceur dont la joie de vivre était contagieuse. J’aimerais également qu’on se souvienne de ma contribution culturelle à la ville de Montréal.


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L’album MAKANDA at the End of Space, the Beginning of Time est disponible physiquement et également en écoute libre sur ICI Musique. Lancement officiel ce mercredi 13 septembre au Centre Phi.