THE WOMANHOOD PROJECT: ANNE

Through a series of interviews and portraits WOMANHOOD explores different aspects and complex issues related to womanhood with a more intimate view.    More about the project here.

 

La poussière n’était pas encore tombée depuis ma grosse rupture amoureuse qu’on m’a annoncé, en mars, que j’avais un cancer. Le corps que j’apprenais à aimer me trahissait, il avait décidé, lui, qu’il avait assez couru. À ce moment-là, mon corps a cessé de m’appartenir. La maladie a pris toute la place et j’ai mis ma peau dans les mains des médecins. On pique, on tâte, on re-pique, on coupe, on tripote. «Va là», «prend ça», «pique ici», «ne mange plus ça».

 

 

NOM: ANNE

ÂGE: 27

*en rémission depuis le 22 septembre

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« Quand on se compare, on se console. »

 

Je ne sais pas qui a dit ça ni pourquoi on le répète d’ailleurs, parce que s’il y a bien une chose qui ne m’a pas consolée c’est de me comparer aux autres filles. Je sais bien que je ne suis pas la seule. L’herbe est toujours plus verte chez la voisine, ses cheveux aussi, ses cuisses, sa job de nos rêves, son attitude de feu, son rire majestueux. On s’imagine que, chez la voisine, il fait toujours beau. Comment pourrait-il pleuvoir sur des jambes aussi longues ?

 

Je me suis fait beaucoup dire que j’étais belle et que j’étais forte ces temps-ci. Comme quoi nous sommes toute la voisine de quelqu’un d’autre. Et chez moi, il ne fait pas toujours soleil. C’est pour ça qu’il faut qu’on parle. C’est aussi ça la solidarité féminine. J’veux pas être en compétition avec vous autres. Tu me trouves belle, tu me trouves forte ? Super ! mais, qu’on se le dise, c’est juste ce que tu vois, parce qu’au fond j’suis comme toi. Je patauge aussi. Faut qu’on arrête de se comparer les filles, aidons-nous.

 

«You can sit with us»

 

Super jeune j’ai ressenti le besoin maladif d’être non seulement jolie, mais parfaite. Je me comparais aux filles plus vieilles et aux modèles qu’on me montrait à la télé. Mon corps n’était pas encore mature et moi non plus. La puberté faisait son effet. Plus mes hanches étaient solides, plus j’étais faible. J’ai passé le test de la puberté, j’ai réussi à devenir ce qu’ils nous enseignent, j’ai appris à être une éternelle insatisfaite de mon corps.

 

Je ne compte plus les lunchs que j’ai jetés à la poubelle de l’école. Privant mon corps de son précieux sandwich au jambon au profit d’un ventre plat. La course à la perfection allait bon train, j’y mettais toutes mes énergies (et de l’énergie, ça en bouffe beaucoup). Au début de la vingtaine, j’ai construit mon estime de moi dans le regard des autres (parce qu’ils sont les mieux placés pour me dire que je suis parfaite, non ?). Incapable de m’aimer moi-même, j’ai cherché l’approbation dans le one-night-stand. En fait, j’ai commencé un jeu dangereux, j’ai commencé à bâtir mon identité sur le désir.

 

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C’est un jeu dangereux le désir, parce que, ça implique que tu essaies de correspondre à ce que tu penses qui fera plaisir à l’autre. C’est tordu.

Je vous raconte tout cela parce qu’une relation à long terme c’est complexe, ça évolue et chacune des étapes est importante. Je ne parle pas de couple ici, mais de la relation que nous avons avec notre corps. C’est la plus longue relation que nous vivrons. Si dans un couple l’amour et la communication sont la clé, je ne vois pas comment ce serait différent avec notre corps.

 

Dans ma course vers la perfection, j’ai quand même réussi à devenir plus mature. J’ai réglé mes troubles alimentaires et cessé de mutiler ma peau. J’ai appris à porter fièrement mes cicatrices. Elles racontent une longue histoire de violence et leur guérison lance un message d’espoir aux autres et à moi-même.

 

J’ai aussi appris à gérer mes angoisses dans le sport et à accepter certains traits de mon corps qui me rendent unique. Accepter ma pilosité a été aussi une très grande étape dans ma relation d’amour avec mon corps. Évidemment, je remercie la vague de femmes qui ont parlé de pilosité au cours des dernières années, donnant la force à des filles comme moi de jeter le rasoir à la poubelle. Ça ne règle pas tout le poil sous les aisselles, mais dans notre tête, d’accepter son corps naturellement, ça envoie un message très fort. Un geste d’amour qui m’a fait ralentir ma course à la perfection. Qui m’a fait réalisé que la perfection je l’avais peut-être déjà, suffisait de changer de lunettes lorsque je me regardais dans le miroir.

 

Sauf que je n’étais pas au bout de mes peines.

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La poussière n’était pas encore tombée depuis ma grosse rupture amoureuse qu’on m’a annoncé, en mars, que j’avais un cancer. Le corps que j’apprenais à aimer me trahissait, il avait décidé, lui, qu’il avait assez couru. À ce moment-là, mon corps a cessé de m’appartenir. La maladie a pris toute la place et j’ai mis ma peau dans les mains des médecins. On pique, on tâte, on re-pique, on coupe, on tripote. « Va là », « prend ça », « pique ici », « ne mange plus ça ».

 

Mon corps est devenu un lieu de douleur et d’incompréhension. Je savais que les traitements n’allaient que durer 6 mois, mais c’est long, quand tu souffres. Tout est devenu programmé; des cycles de médication qui décident des bonnes et mauvaises journées.

 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça augmente le niveau de difficulté de la game  «être bien dans sa peau». Ta peau change. Tes poils changent. Tu dors tout le temps. Tu dors jamais. Tu manges des choses étranges. Tu enfles. Tu désenfles. Tu es fatiguée.

Très fatiguée.

 

J’ai bien vécu la perte de mes cheveux. Je les ai rasés avant le premier traitement et j’ai continué de les raser une fois par semaine. Je ne les ai pas tous perdus, mais ils poussent plus diffus et minces. Mieux vaut les raser pour l’instant. Mes poils sont pas mal tous tombés aussi, il ne reste que quelques survivants blonds et fins. Rien à voir avec mon corps comme je l’ai connu.

 

Si jamais vous cherchiez une façon de cesser votre course à la perfection, je vous le dis, le cancer c’est efficace. Ça enlève la pression de plaire, c’est la meilleure excuse que vous pourriez trouver pour ne pas vous pomponner. Ça fait du bien en quelque sorte. Même si ça fait mal, même si mon corps m’est en partie étranger. Je le laisse faire ce qu’il a envie, je n’essaie pas de le changer. J’accepte mon sort, ça rend la maladie moins lourde un peu.

 

Ok, je vis bien avec mon corps malade, du moins j’essaie. Mais il y a un mais.

Je suis malade et ça paraît. Je l’ai d’écrit sur le coco et c’est une étiquette pas facile à porter. D’ailleurs, les gens se permettent beaucoup de m’aborder pour me parler de mon coco.

 

« Tu dois avoir fait ça pour une cause! »

 

Non. J’ai le cancer.

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En quoi le fait que je sois rasée te donne le droit de venir me poser des questions sur ma vie privée? C’est tellement agressant et ça arrive toutes les fois que je sors.  On a du chemin à faire. Une fille sans cheveux c’est pas la fin du monde, c’est probablement parce qu’elle se sent bien comme ça, la majorité le fait pour le style, d’autres pour la maladie.

Réveillez-vous! Y’a pas juste le Défi Têtes rasées qui rend les filles chauves!

 

Je ne compte plus les filles qui m’ont dit: «T’es chanceuse! Au moins ça te fait bien les cheveux rasés, t’es trop belle comme ça! Moi je serais super laide rasée. T’es vraiment chanceuse!»

 

C’est vrai. Je suis chanceuse…

Je vous le dis une fois pour toutes. Non. Être beau ça aide pas quand t’as un cancer.

Ça n’aide pas à guérir, ça n’aide pas la douleur, ça n’aide pas la confiance en soi non plus. Être malade c’est de la marde, ça fait mal, c’est difficile, c’est épeurant, c’est stressant, c’est épuisant. Mais, je suis chanceuse…right? Quand t’as la beauté, t’en as pas de problème?

Ce n’est pas mal intentionné comme discours, mais ça en dit long sur nos priorités.

 

C’est juste les filles qui ont utilisé le mot chanceuse. Les gars m’ont principalement dit: « T’es tellement forte, t’es super belle en plus! ». On voit que les filles se mettaient dans ma peau et la première chose à laquelle elles pensaient c’est «moi je ne serais pas belle ça irait donc plus mal ».

 

Tu ne penses pas à ça quand t’es en train de mourir. Je te le jure. C’est pas un baume sur grand-chose. Que tu te sentes belle ou non, quand tu te lèves, que tu dois te piquer et prendre tes médicaments, la personne que tu vois dans le miroir est malade.

 

Voilà. C’est de ça que j’avais envie de vous parler. De cette relation à long terme qui est si difficile parfois. On ne gagne pas la course à la perfection en se comparant aux autres. C’est dans notre tête que ça se joue. Accepter notre corps, ses défauts, ses poils, ça fait du bien. Cesser d’accorder autant d’importance à nos cheveux aussi. Les bad hair days! C’est quoi cette merde! Pensez-y! Passer une mauvaise journée parce que nos cheveux n’ont pas collaboré?

On peut-tu se donner une chance!

 

C’est pas rose de mon côté en ce moment, mais j’ai envie de vous dire que ça s’peut accepter notre corps même dans la maladie. Pour une fille qui se met toute la pression du monde pour être parfaite, exposer mon corps dans son moment de faiblesse est très demandant. Cependant, c’était nécessaire. C’est mon exorcisme perso.

 

Je vous laisse sur une phrase qui résume tout ce que j’avais envie de vous dire.

 

“La beauté n’est pas le loyer à payer pour exister en ce monde en tant que femme”

 

Faut arrêter de courir les filles.

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Project created by Sara Hini & Cassandra Cacheiro

Photography: Cassandra Cacheiro

Creative Direction: Sara Hini