THE WOMANHOOD PROJECT: LAÏMA

Through a series of interviews and portraits WOMANHOOD explores different aspects and complex issues related to womanhood with a more intimate view.    More about the project here.

Se rendre compte que ses jambes ont oublié comment marcher, ça donne le vertige, ça ramène à la base, à une nouvelle case départ. Il faut s’accrocher, faire face à sa vulnérabilité et surtout, l’accepter.

NOM: Laïma

ÂGE: 28

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Le 9 octobre 2013, mon corps a failli mourir.

Alors que mes mains tenaient fermement le guidon de mon vélo blanc et que mes pieds repoussaient vigoureusement les pédales, un très gros camion a croisé mon chemin. Je l’ai vu arriver à toute allure, et mes yeux ont compris qu’il était trop tard pour l’éviter.

«Je ne peux quand même pas mourir ce matin, je vais avoir 25 ans dans trois semaines.», «J’espère que je porte de jolis sous-vêtements…», «Est-ce que ça va faire mal?», «Ah fuck, je n’ai pas répondu à ce courriel très important. Pourquoi je remets toujours tout à demain?», «Si je meurs, est-ce que je vais savoir que je suis morte?», «Qui va prévenir ma mère et mes sœurs?».

J’ai appris plus tard que dans un moment d’émotions et de stress extrêmes, le corps génère une quantité d’adrénaline hors du commun, ce qui démultiplie de manière exponentielle le volume de pensées par seconde, sans aucun sens des priorités. C’est vraiment intense, vivre ça : dans la même mini-seconde, alors que je regardais la mort droit dans les yeux, j’ai pensé au sens de ma vie et à ma petite culotte!

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Quelques instants plus tard, après l’impact entre le véhicule géant et moi, ma jambe gauche s’est retrouvée écrasée sous sa grande roue. J’ai hurlé parce que mon corps souffrait, mais surtout pour prouver qu’il était en vie. Que j’étais en vie! Et j’avais tout vu, tout vécu, tout ressenti.

Des ambulanciers ont alors transporté mon corps à l’hôpital, loin des dangers de la ville et du béton refroidi par l’automne. Il fallait le réparer au plus vite, mon corps en morceaux. Il fallait l’endormir et utiliser des clous, des tiges de métal, des vis, des objets qu’on n’imagine pas à l’intérieur de soi d’habitude.

Puis, mon corps meurtri a reçu son congé de l’hôpital : arrêt de travail pour une durée indéterminée, aucune mise en charge sur la jambe gauche jusqu’à nouvel ordre, repos, morphine. Beaucoup de morphine. Une substance essentielle pour engourdir mon corps et le rendre plus supportable. Un élixir sneaky qui essaye de cacher quelque chose à mon corps, mais dont mon esprit se souvient trop bien. C’est mindfuckant.

Tu fais quoi?

«Qu’est-ce tu fais pendant ta convalescence, Laïma? Tu dois avoir tellement de temps pour lire, regarder des films, écrire…»

Ce que je fais pendant ma convalescence? Je guéris. Activement. Je suis «en-train-de-guérir». Toute mon énergie, toute ma concentration, toute mon âme sont sollicitées pour guérir mon corps cassé. C’est très fatigant, de guérir tout le temps.

Couchée seule dans mon lit, j’avais l’impression que mon esprit habitait un corps qui n’était pas vraiment le mien. Un corps étranger qu’il fallait réapprivoiser, reconstruire, remettre en marche. Il fallait être patiente, résiliente. Quelqu’un de très sage m’a dit un jour : «Prends ton temps pour guérir vite.» Je pense que c’est la plus belle chose qu’on pouvait me prescrire. Alors c’est ce que j’ai fait, j’ai pris mon temps.

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«« Stop. Pause. Play »»

Pendant ces longs mois d’hiver, le temps s’est arrêté. Stop. Je suis devenue spectatrice d’un monde qui a continué de tourner sans moi. C’est difficile, ça écorche l’égo de réaliser qu’on est remplaçable. Pas oubliée, non, mais remplaçable.

Dépendante de mes béquilles devenues le prolongement de mon corps, tout semblait plus lent : le temps, les mouvements, les idées. Obligée de ralentir, je ne contrôlais plus grand-chose. Pause. Ce fut pour moi une période de grand repos, d’introspection. Moi si exigeante, j’ai appris à développer une plus grande douceur, à être plus indulgente envers moi-même. Et ça, c’est beau.

Puis, est venu le temps de reprendre ma vie « normale ». D’appuyer sur Play. J’ai troqué mes béquilles pour une jolie canne en bois et me suis lancée dans une grande entreprise : celle de réapprendre à marcher. Se rendre compte que ses jambes ont oublié comment marcher, ça donne le vertige, ça ramène à la base, à une nouvelle case départ. Il faut s’accrocher, faire face à sa vulnérabilité et surtout, l’accepter.

«Ce soir, je serai la plus belle pour aller danser. »

Le 9 octobre 2016, je suis allée danser. À l’occasion du troisième anniversaire de mon accident, entourée de mes ami.e.s les plus chèr.e.s, j’ai célébré la vie. Ce soir-là, mon corps était le mien. Entièrement. Je l’ai habillé, maquillé, parfumé pour une nuit de fête, de musique, de légèreté et d’ivresse. Mon corps n’était plus cet objet encombrant, douloureux, dramatique. Cette nuit-là, j’ai habité mon corps comme ce fut rarement le cas.

C’est pour cette raison que j’ai souhaité poser pour le projet Womanhood. J’ai voulu dévoiler mon corps-combat parce que c’est le mien et que j’apprivoise sa complexité, sa force et sa fragilité. Au-delà des drames qui laissent des marques, des tragédies qui font mal, des larmes qui coulent longtemps, mon corps EST, tout simplement. Et le voilà.

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Project created by Sara Hini & Cassandra Cacheiro

Photography: Cassandra Cacheiro

Creative Direction: Sara Hini